Descentes aux enfers

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Descentes aux enfers

Message par Guy Verdier le Dim 4 Jan - 15:49

Libération - 3 janv. 6h51

Descentes aux enfers

Livres. Le meilleur du journalisme américain sur les conflits en Afghanistan et en Irak.

CHRISTOPHE AYAD

La Guerre sans fin commence par une scène digne d’un grand film de guerre : durant l’assaut contre Fallouja, en novembre 2004, les marines, excédés par les appels au jihad lancés depuis les minarets, installent d’énormes enceintes pour jouer à fond Hell’s Bells (les cloches de l’enfer), le tube d’AC/DC. Guerre sainte contre hard-rock : la scène aurait pu être inventée par Coppola. Est-ce parce qu’ils ont les meilleurs films que les Américains font la guerre comme ils la racontent ? La Guerre sans fin de Dexter Filkins est le meilleur livre (en français) de journalisme à ce jour sur la guerre d’Irak. Un grand livre. Significativement, il débute en Afghanistan, avant le 11 septembre 2001, lorsque ce pays sans espoir n’attirait que quelques reporters fascinés par l’ironie morbide de son interminable descente aux enfers. Puis un jour, ce monde-là, arriéré, sanglant et sans pitié pour la vie d’autrui, est entré dans nos vies moelleuses. Dexter Filkins était à New York. «Tous les vendeurs de falafels ou de showarma dans les rues avoisinantes, venus des quatre coins du monde, avaient dû penser la même chose que moi lorsqu’ils avaient entendu l’impact et qu’ils avaient vu les tours : qu’ils étaient revenus au pays.» Retour en Afghanistan, où tout a commencé, où débute ce que Bush appelle la «guerre contre le terrorisme» , mais qui, pour les Afghans, n’est rien d’autre que «jang», la guerre tout court, un mode de vie, un travail, une façon de vivre, ou plutôt de survivre.
«Bonneteau». Puis «jang» s’est déplacé vers l’Irak. Et Filkins l’a suivi, toujours pour son journal, le New York Times. Il y a vécu, de 2003 à 2007, l’interminable descente aux enfers d’un pays auquel ses compatriotes n’ont rien compris. «D’emblée, l’Irak se présentait comme un jeu de bonneteau très complexe, dans lequel les Irakiens faisaient tourner les cartes à toute vitesse pendant que les Américains essayaient de suivre.» Il ne juge rien, se contente de raconter avec un talent exceptionnel cette occupation surréaliste, qui détruit occupants comme occupés : les soldats qui se promènent avec des petits boîtiers traduisant en arabe les instructions à la population locale ; les officiels venus offrir une effigie grandeur nature de John Wayne en carton au courageux et suicidaire gouverneur d’Al-Anbar, la province la plus violente du pays ; les soldats qui exposent une blonde sur un camion pour pouvoir fouiller tranquillement les maisons pendant que les hommes irakiens s’affolent de la chair et des cheveux exhibés ; la mauvaise foi de Paul Bremer, le proconsul américain, qui distribue des peluches à des enfants agonisant dans les hôpitaux en pensant travailler pour l’image des Etats-Unis ; le commandant humaniste que six mois d’insurrection suffisent à transformer en tortionnaire sadique ; les engins piégés, les voitures piégées, les ânes piégés, les chiens piégés ; les extrémistes sunnites qui jouissent de leurs sanglants suicides et les extrémistes chiites qui torturent à la perceuse ; les enlèvements et le tranquille cynisme climatisé des agents de la CIA.
Il raconte aussi comment se passe le métier de journaliste, les fixeurs, la cohabitation avec les soldats, les dilemmes moraux, la raison qui vacille. Et son jogging quotidien le long du Tigre, seul moment d’humanité.
Aveuglement. Ce sens du récit, du détail qui résume l’ensemble, Lawrence Wright le cultive lui aussi. La Guerre cachée peut se lire comme un long polar se terminant par les attentats du 11 Septembre. Les racines de l’idéologie jihadiste, les relations ambiguës entre le wahhabisme et son enfant terrible Oussama ben Laden s’incarnent dans des hommes, des moments, des lieux. Puisant aux meilleures archives, Wright raconte parallèlement l’aveuglement des dirigeants américains et, surtout, l’incroyable paralysie des agences de renseignement américaines (CIA, FBI), annihilées les unes les autres par jalousie. Ces deux ouvrages ne racontent pas simplement le début et la fin de l’histoire, mais le choc de deux mondes, le plus ignorant des deux n’étant pas celui qu’on croit.

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