Roms : lettre ouverte à Manuel Valls d’une ex-Roumaine devenue française

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Roms : lettre ouverte à Manuel Valls d’une ex-Roumaine devenue française

Message par Guy Verdier le Ven 6 Déc - 19:43

Roms : lettre ouverte à Manuel Valls d’une ex-Roumaine devenue française

Raluca




Notre riveraine Raluca, née en Roumanie, écrit au ministre de l’Intérieur qui, à force de confusions sur les Roms, lui porte « un réel préjudice au quotidien ».

Monsieur le ministre,

Vous avez déclaré, le 24 septembre, souhaiter dire la vérité aux Français sur les Roms. Votre constat du clivage réel entre le mode de vie des Roms et les attentes, voire les souhaits des citoyens sédentaires de France à leur égard, m’a semblé lucide et pertinent.
Il n’en est pas moins que j’ai été profondément choquée par la teneur de vos propos portant sur la solution que vous envisagiez apporter à ce problème précis, auquel la société et les autorités françaises sont confrontées.
Je doute, qui plus est, que la solution préconisée par vous soit réaliste ou favorable à la France sur le plan européen... ni qu’elle puisse être réellement appliquée, et encore moins suivie des effets escomptés, en l’occurrence la résolution du problème.
Est-ce donc là le discours de vérité annoncé par un membre du gouvernement, ministre de l’Intérieur ? Ou s’agit-il d’un message marketing et d’un nouveau positionnement du politicien Manuel Valls ?


Manuel Valls au ministère de l’Intérieur le 25 septembre 2013 (LCHAM/SIPA)

1 Le constat


En effet, vous avez déclaré que :
« Ces populations [roms, ndlr] ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres [...]. C’est illusoire de penser qu’on réglera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion. »
C’est loin d’être faux, en effet. Les Roms s’affirment comme étant des nomades, des itinérants, toute une population (et un peuple à part entière), se plaçant résolument en marge d’un système reposant sur la sédentarité et s’adressant aux sédentaires.
Les Roumains, les Bulgares, les Grecs, les Hongrois, les Croates le savent bien, et depuis fort longtemps, ayant été confrontés à diverses difficultés de cohabitation avec les Roms sur leurs territoires.

Renouer avec l’histoire des Roms en France
Tout comme les Français, les Espagnols, et tant d’autres pays de l’Europe. Vous-même n’êtes pas sans savoir que, présente en Espagne depuis le XVe siècle, la communauté rom – qui est là-bas la plus grande en Europe occidentale avec 650 000 à 800 000 membres – affirme régulièrement (par le biais de ses porte-parole) n’avoir jamais pu trouver sa place dans la société ibérique.
Sous Franco, le code civil espagnol allait jusqu’à faire des Gitans des suspects potentiels. Relevons au passage que même les pires régimes totalitaires de l’Est européen, tout comme celui de Vichy en France ou celui de Franco en Espagne, n’ont pas été en mesure – malgré toutes les terribles et
regrettables dérives inhumaines pratiquées alors – d’intégrer les populations rom dans la société sédentaire.
Dois-je vous rappeler, monsieur Valls, le site du camp de concentration de Montreuil-Bellay, par exemple ?
De 1941 à 1945, la France vichyste a transformé ce lieu parmi d’autres en un camp pour « individus sans domicile fixe, nomades et forains, ayant le type romani » (des « romanichels au teint tanné » à sédentariser par la force). Ils étaient gitans, roms et tsiganes, nous apprend-on. Et pas « roumains » ou « bulgares ».
En 2010, les ruines de ce camp ont été déclarées « site protégé » par les autorités françaises, afin d’empêcher leur disparition et d’en faire un lieu de mémoire.
Pourquoi ne pas s’y rendre, monsieur Valls, afin de montrer publiquement une volonté préalable de renouer avec l’histoire des Roms en France, y compris en ses heures les plus sombres et les plus éprouvantes ?

Pas d’argent européen pour eux

Voir le document
(Fichier PDF)


Parlant « insertion des Roms en France » et fonds européens et français afférents, pourquoi ne pas préciser aussi clairement que possible aux Français, monsieur le ministre, que la France a perçu une enveloppe de crédits européens de 14,3 milliards d’euros de la part du Fonds européen de développement régional (Feder) et du Fonds social européen (FSE) pour l’ensemble de la période 2007-2013, soit plus que la Roumanie et la Bulgarie réunies ? (Chiffres extraits du rapport téléchargeable ci-contre de la Cour des comptes intitulé « L’Utilisation des crédits du Fonds social européen : des améliorations mais toujours une grande dispersion des actions ».)
Il n’en est pas moins que chaque pays décide, au sein de cette enveloppe globale de crédits, de la part qu’il consacre au FSE. Dans le cas de la France, cette part représente 5,4 milliards d’euros, au lieu de 7 milliards d’euros pour la programmation précédente.
Contrairement à d’autres pays, comme l’Espagne ou la Roumanie, la France n’a pas souhaité, qui plus est, attribuer des fonds spécifiquement aux Roms au sein de cette enveloppe. En revanche, l’un des « axes » du programme prévoyant la répartition du FSE en France est explicitement consacré à la lutte contre la discrimination, afin de favoriser l’inclusion et la cohésion sociale.
Au total, la France consacre 39% du FSE à cette priorité. « A titre de comparaison, selon les données fournies par la Commission, le Royaume-Uni en consacre 23%, l’Allemagne 20%, l’Italie 9% et l’Espagne 7% », peut-on lire dans le document de la Délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle (DGEFP) cité plus haut.
Pourtant, au vu des actions entreprises, pratiquement rien n’a été consacré par la France aux Roms sur ces fonds.

« Pas porteur politiquement », n’est-ce pas M. le ministre ?

Selon Morgan Garo, docteure en géopolitique et auteure de l’ouvrage « Les Roms, une nation en devenir ? » (éd. Syllepse, avril 2009), la faible utilisation des fonds européens en faveur des Roms en France s’explique par l’obligation d’identifier et de cofinancer les projets. Elle juge :
« Qui va cofinancer des projets destinés aux Roms ? Ce n’est pas porteur
politiquement. »
Se trompe-t-elle, monsieur le ministre ?
En foi de ces quelques chiffres et précisions, je vous serais réellement reconnaissante de veiller, monsieur le ministre, à ce que plus aucun membre des équipes du gouvernement ne s’autorise à affirmer aux Français que la Roumanie et la Bulgarie ont perçu « les » fonds européens pour l’intégration des Roms, et pas la France.
Ce serait une mystification tout à fait condamnable de l’électorat français, à l’opposé du vœu de vérité exprimé publiquement par vous sur ce dossier.

2 Votre solution

Vous avez aussi affirmé qu’« il n’y a pas d’autre solution que de démanteler ces campements progressivement et de reconduire [ces populations, ndlr] à la frontière », car « les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie ».
La solution selon vous serait donc de les « déporter » massivement en déportant le problème et la charge de sa résolution ? Puis, les envoyer dans ces deux pays : pour combien de temps ? N’oublions pas que les Roms ne sont pas juste des « Roumains », ou des « Bulgares », mais un peuple européen
multiforme, pratiquant le nomadisme.
Présenter une telle solution aux Français, c’est les induire en erreur, les leurrer.

Leur vocation est le nomadisme
La vocation des Roms, pour reprendre votre propos, n’est pas de « revenir en tel ou tel pays ». Leur vocation est le nomadisme. Pas une sédentarisation forcée, d’avance vouée à l’échec – voire hautement condamnable – que ce soit en Roumanie, en Bulgarie, ou ailleurs.
Ces populations, ne l’oublions pas, avaient la possibilité de pratiquer une vie itinérante en franchissant les frontières (et elles étaient présentes sur le sol français) bien avant que certains pays de l’Est ne fassent partie de la CE.
Même Nicolae Ceausescu et ses sbires de sinistre mémoire n’ont pas été en mesure de les sédentariser durablement. Comment croire ne fut-ce qu’un moment qu’une fois renvoyés en Roumanie et en Bulgarie, les Roms deviendraient sédentaires et ne retourneraient pas aussitôt en France et ailleurs ?
Comment imaginer que la Roumanie d’après la chute du Mur pourrait et souhaiterait contraindre ces populations à un travail forcé et à une assignation à domicile ?



Un seul nom pour tous les Roms
Rappelons-nous aussi que les Roms s’appellent ainsi depuis peu (depuis le Congrès de l’Union rom internationale, qui s’est tenu à Londres en 1971, et qui a adopté le terme « Rom » pour désigner « toutes les populations du peuple rom »).
Avant, ils s’appelaient tsiganes, gitans, manouches... Un peuple multiculturel donc – sans pays et sans attache, sinon l’attachement au nomadisme, à
l’itinérance. Telles sont les revendications et telle est l’identité des Roms en Europe.
Et les Roms dans leur ensemble, fédérés depuis 1971, ont été entendus par la Commission européenne, pour laquelle dorénavant (je cite) :
« Le terme “Roms” fait référence à divers groupes d’individus qui se décrivent eux-mêmes comme roms, gitans, gens du voyage, manouches, ashkalis, sintis, etc. […]
En Europe, la population rom totalise entre 10 à 12 millions de membres, dont 6 millions au sein de l’UE. Les Roms représentent aujourd’hui la plus importante minorité ethnique de notre continent. La plupart des Roms sont citoyens de l’UE. »
Pourtant, cela fait un certain temps que nos décideurs politiques français, en usant de divers artifices et subterfuges, s’emploient à catégoriser le peuple rom présent sur le territoire français selon des critères d’origine, dans l’unique optique d’externaliser le « problème » afin de ne pas avoir à s’impliquer dans sa résolution.

Triangle tricolore pour nos « Roms de souche »
Pour nous en convaincre, penchons-nous sur un rapport rendu au Sénat par Michel Billout le 6 décembre 2012. Ce rapport est intitulé « L’Intégration des
Roms : un défi pour l’Union européenne et ses Etats membres ». Vous l’avez sans doute parcouru, monsieur le ministre.
D’emblée nous sommes avertis (je cite un extrait du préambule) :
« La question des gens du voyage français, en tant que tels, n’est pas abordée. En effet, même s’il s’agit de l’approche retenue tant par la Conseil de l’Europe que par la Commission européenne [et par les représentants des Roms, ndlr], la confusion ainsi entretenue entre ces deux catégories de populations paraît préjudiciable. […] les Gens du voyage sont, pour la plupart, des nationaux, tandis que les Roms sont, bien souvent, des migrants ; les deux groupes ne partagent pas toujours le même mode de vie, le nomadisme étant principalement l’apanage des gens du voyage. »
Ne préconiserait-t-on pas là, en quelque sorte, d’attribuer :

  • d’un côté, un semblant de triangle tricolore – réservé aux « nomades » français non externalisables, mais ayant été soumis toutefois à l’obligation de produire un carnet de circulation des gens du voyage abrogé fin 2012 car anticonstitutionnel, et un livret de circulation des gens du voyage demeuré obligatoire et toujours en vigueur ;

  • de l’autre côté, l’équivalent d’un triangle marron – réservé aux « migrants », aux expulsables, aux délocalisables… bref, à ceux qui n’auraient pas… quoi ? Le droit du sol pour eux ? L’origine ? Ou, peut-être, plus pragmatiquement, les moyens d’acquérir des caravanes et des voitures leur permettant de pratiquer le nomadisme tel que défini par Michel Billout, bien proche de la gravure d’Epinal ?

L’intégration des Roms présents sur le sol national serait donc, au vu de ce rapport, comme au vu de votre récente déclaration, un défi pour l’Union européenne et ses Etats membres… sauf pour la France, qui n’aurait à traiter qu’avec ses « Roms de souche », monsieur le ministre ?
Encore une fois, « Rom » est un terme désignant un peuple qui ne vient pas juste de Roumanie et de Bulgarie, monsieur le ministre, vous le savez fort bien, vous qui êtes né espagnol, avez grandi à Barcelone, et avez vraisemblablement du entendre parler du « Vacie de Séville », connu comme le plus grand et plus ancien bidonville rom de l’Europe.
Les Roms sont des gens nés en France, en Espagne, en Bulgarie, en Roumanie et dans tant d’autres pays. Souvent plusieurs pays pour la même famille rom, d’ailleurs.
Devrait-on aussi, prochainement, accepter la pratique du « découpage familial », monsieur le ministre, pour mieux renvoyer les Roms au bon « expéditeur » à travers l’Europe ?

Renvoyer les « intouchables » au Pendjab ?
En raisonnant par l’absurde, pourquoi ne pas les envoyer plus loin encore ? Européens depuis près de mille ans déjà, les Roms sont arrivés en Europe en migrant du nord de l’Inde (de la région du Sindh, couvrant une partie de l’actuel Pendjab pakistanais et indien), sans doute pour fuir la société brahmanique qui les rejetait comme « intouchables ».
Devrons-nous nous sentir une forte inclinaison brahmanique, monsieur le ministre, pour tenter de nous réjouir en vous entendant déclarer que les Roms migrants sont une fois encore à ranger dans la catégorie des « intouchables » et des « indésirables » ?
Devrons-nous peut-être, un jour, accepter la proposition de les renvoyer au Pendjab, en foi de leurs origines géographiques et ethniques supposées ?
Ce qui est certain, c’est qu’aucun Etat de droit ne devrait autoriser les Roms présents sur son territoire à briser les lois en vigueur. Et c’est à vous, monsieur le ministre de l’Intérieur, de vous assurer que la loi soit constamment et en tous points connue et respectée par ces populations sur le territoire de la France.
Cela réduirait rapidement et de manière appréciable le clivage manifeste et
croissant entre sédentaires et Roms sur le territoire français.



Vous me portez un réel préjudice au quotidien
Il est aussi un autre problème que je souhaite vous exposer, monsieur le ministre. Je suis française née en Roumanie et je suis totalement intégrée en France, qui est mon seul pays. Je ne suis pas rom, pas plus que la grande majorité des Français d’origine roumaine, ou la très grande majorité de la population de la Roumanie. En Roumanie, les Roms sont une minorité, comme en France.
En entretenant sciemment, vous aussi, une confusion voulue entre Roms d’un côté, et Roumains et Français d’origine roumaine de l’autre, au point de semer le trouble dans l’esprit des Français, vous me portez un réel préjudice au quotidien.
Tout comme vous portez préjudice à l’ensemble des Roms dont je ne fais pas partie – et qui peuvent prétendre à des solutions adaptées à leur situation, à leurs souhaits et à leurs aspirations.
Pour paraphraser le rapport au Sénat déjà cité, « la confusion ainsi entretenue entre ces deux catégories de populations paraît préjudiciable ». Et je ne peux que vous tenir coresponsable de cette situation dorénavant.
J’aurais, enfin, deux questions plus personnelles à vous soumettre, monsieur le ministre :


  • expulserez-vous prochainement les Roms d’Espagne présents sur le territoire français, s’ils ne s’intègrent pas ou ne s’adaptent pas très rapidement ?


  • Que ressentirez-vous, vous qui êtes mi-espagnol et mi-suisse, né à Barcelone et naturalisé français à l’âge de 20 ans, si l’on se mettait à confondre sciemment, tant dans la presse que dans les discours des personnalités politiques et des membres du gouvernement, les Espagnols et les Français d’origine espagnole avec les Roms d’Espagne, autrefois appelés gitans ? Réaliserez-vous alors, tout comme moi maintenant, que « la confusion ainsi entretenue entre ces deux catégories de populations paraît préjudiciable », tant dans vos rapports sociaux que professionnels ?

Dans l’attente de vos réponses, je vous prie d’agréer, monsieur le ministre, l’expression de mes salutations les plus sincères.

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